Je ne suis pas un pion !

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Madame la Ministre,

Il n’est pas dans mes habitudes de m’épancher sur la politique. Non pas que je n’ai pas d’avis sur ce qui se passe à l’heure actuelle. Mais j’estime qu’internet, et ses dérives, ne sont pas nécessairement le lieu pour cela.

Mais aujourd’hui, j’ai besoin d’extérioriser un peu mon sentiment, et de vous dire une chose :

Les enseignants, et à fortiori les ZIL (puisque je suis ZIL), sont des êtres humains!

Si si, je vous jure, nous ne sommes pas que des numéros sur une liste, des pions que l’on déplace au gré de ses humeurs…

Pour que tout le monde comprenne bien l’étrange jargon de l’Education Nationale, un ZIL, c’est un enseignant, titulaire comme les autres enseignants, qui intervient sur une Zone d’Intervention Localisée (en général, une circonscription d’une ou 2 communes). Un ZIL n’est pas un BD, qui est également un enseignant, titulaire lui aussi, mais qui intervient en tant que Brigade Départemental, c’est à dire qui remplace sur tout un département.

C’est bon? Vous comprenez la différence entre ZIL et BD ? 
ZIL = Remplacements dans une ville
BD = Remplacements dans un département

Mais à la rentrée prochaine, Madame La Ministre, vous avez décrété que nous, les remplaçants, allions tous devenir BD, en un claquement de doigts. D’après vous, c’est une des 7 mesures pour améliorer le remplacement

Ce qui me ramène à mon premier point :

Savez-vous que les ZIL aussi ont une vie ?

Non mais une vraie vie, en dehors du travail, avec même des enfants, des conjoints, des activités, des obligations, et même des envies… Comme la plupart des gens en fait…

Au cas où vous en doutiez, je vais vous expliquer.

Je travaille en Seine Saint Denis. C’est un choix! (Je le précise, car apparemment, peu de gens font ce choix). Moi, je l’avais, le choix, mais je tenais à travailler dans le département où j’ai grandi, et même dans la cité à côté de laquelle j’ai grandi…

Sauf qu’évidemment, les choses ne sont pas toujours si faciles, alors j’ai débuté à Stains, à Saint Denis, comme beaucoup de mes collègues. Et je m’y suis plu d’ailleurs (surtout à St Denis, j’ai adoré y travailler). Mais désormais, j’habite en Seine et Marne, parce que j’aime la verdure, la campagne, Disney, et l’idée d’avoir un grand jardin pour mes enfants sans avoir besoin de vendre mon rein…

Du coup, ces communes-là, elles sont à presque 2 heures de chez moi.
C’est pas grave, puisque moi, la ville où j’ai grandi, là où je veux enseigner, c’est à 20 minutes de chez moi! Un temps somme toute très raisonnable en région parisienne.

Mais cette commune, elle est également très demandée (pourtant, ce n’est pas la commune la plus calme du département, mais je ne vais pas vous embrouiller avec les explications techniques). Alors je n’ai toujours pas réussi à y avoir un poste dans l’école que j’affectionne (vous savez, celle de la cité à côté de laquelle j’ai grandi…).

En revanche, depuis 4 ans, j’ai réussi à y obtenir un poste de ZIL! Imaginez ma joie (et la danse de la joie) qui ont suivi mon affectation! Enfin, j’allais enseigner près de chez moi, dans les quartiers où j’ai grandi… Certes, en étant remplaçante, mais c’était déjà mieux que rien!

Et là, en étant sur ce poste à titre définitif, je commence à cumuler des points… Même que l’année prochaine, j’en aurais 4 de plus, et j’aurais peut-être enfin cette école que je veux tant (on a déjà fait des plans sur la comète avec ma copine qui y est, de prendre les CE1 ensemble et de monter plein de projets sympas!!).

Sauf que là, j’apprends que l’année prochaine, je deviens Brigade Départementale, je n’ai pas le choix (oui, contrairement aux enseignants dont les postes supprimés, je n’aurais pas de priorité pour changer de poste)… Donc l’année prochaine, je remplacerais dans tout le département. Et il est grand, le 93, surtout quand on est à une des extrémités…

Et puis dans le 93, il y a autant d’horaires différents que de communes…
Du coup je ne pourrai pas savoir à quelle heure je termine chaque soir… A 15h30, 16h, 16h30, 16h10, midi… ?
Est-ce que je travaillerai le samedi, le mercredi, les deux?

Bah oui, mais… Et mes enfants dans tout ça?

Ma fille a encore un an à faire chez sa nounou, et ma nounou est géniale, elle s’occupe merveilleusement bien de ma fille, mais elle a également une fille à elle, classée sportivement et qui a entraînement tous les jours à 17h30… Du coup à partir de cette heure-là, elle a besoin que je récupère ma petite fée, c’est d’ailleurs dans notre contrat, et ça ne pose aucun problème, puisque je travaille à 10 minutes de chez elle…
Mais là, si je suis à l’autre bout du département, et que je termine à 16h30, comment je fais pour être chez elle 1 heure après s’il me faut 2 heures pour rentrer?

Et puis mon P’tit loup de presque 5 ans, hypersensible et un chouïa angoissé, je lui explique comment, quand le matin il me demande si je viens le chercher ou s’il va à l’accueil? Je lui réponds « Je ne sais pas, tu verras bien! » C’est sa maîtresse qui va être contente de récupérer un loulou stressé…

 

Alors je vous entends déjà, Madame La Ministre, répondre à ce genre d’arguments (oui, je sais que vous ne répondrez pas aux miens, mais il paraît que l’espoir fait vivre) :

Le métier de remplaçant nécessite d’être polyvalent et disponible, c’est un choix de carrière qu’il faut assumer!

(Je la fais bien hein!)
Sauf que non, moi je suis ZIL, du coup je remplace sur UNE commune, dont je connais les horaires! L’inspection nous autorise à refuser de faire les heures de soutien le soir lors du premier jour d’un remplacement, car justement, il faut que l’on puisse s’organiser.
Alors oui, ma vie d’enseignante est un peu débridée par rapport aux autres enseignants, puisque je n’ai pas mon planning annuel de réunions, elles dépendent de mes remplacements. Mais rassurez-vous, je gère très bien. J’assume pleinement mon rôle de ZIL, je m’investis à fond, je participe aux projets des écoles dans lesquelles je remplace, et j’irais même jusqu’à dire que je fais bien mon boulot! (D’ailleurs, il n’y a pas que moi qui le dit, l’inspectrice est d’accord elle aussi!)

Mais, je n’ai pas envie de sacrifier ma vie de famille pour mon boulot, désolé.

Cela fait peut-être de moi une mauvaise enseignante mais…
La commune où je travaille me permet d’aller chercher mon fils à la sortie de l’école, sans passer par la case Centre de Loisirs, au moins 3 fois par semaine.
Lorsque j’ai une réunion, je peux déposer mes enfants chez ma maman, qui habite dans cette commune, plutôt que de les faire garder.
Si j’ai une réunion le samedi, j’ai moins mal au cœur en sachant que 10 minutes après la fin de la réunion, j’aurais retrouvé mon chéri et mes 2 amours…
J’adore les écoles et les enseignants de la ville où je travaille, et c’est tellement important de bien s’entendre avec ses collègues…

 

En plus, si l’on passe outre l’énorme perte en qualité de vie qui me touchera, je ne vois même pas l’intérêt pour les élèves!

Si l’on m’appelle à 8h20 (si on est optimiste) pour remplacer de l’autre côté du département, je n’arriverais pas avant 10h30 à l’école demandée, et la journée sera donc bien entamée pour les enfants. Il serait peut-être plus judicieux de réellement attribuer un nombre correct de ZIL sur chaque circonscription, voire de s’inquiéter des raisons qui font que l’absentéisme augmente tant…

Bref, depuis que j’ai eu cette information sur le devenir de mon poste l’an prochain, j’avoue être plus que dépitée.
J’aime mon métier, et je crois être une bonne enseignante, mais à force de tirer sur la corde et de ne pas nous respecter, Madame la Ministre, vous allez finir par nous perdre. Car lorsqu’on s’implique et qu’on se donne à fond dans son travail, ne recevoir en retour que ce genre de claque, ça ne donne pas envie de continuer dans cette voie…
Désolé pour ce pavé… D’habitude, mes articles sont illustrés, souvent plus court, et parfois plus légers… Mais là, je rumine depuis quelques jours, impuissante et indécise sur mon devenir…
Alors une fois n’est pas coutume, je vous demande de partager cet article autour de vous, parce qu’on ne sait jamais, avec la magie d’internet…

8 Commentaires

  1. ZIL aussi, dans le 93 aussi, et pour les mêmes raisons que toi. J’aime ma ville et j’attends patiemment quelques points de plus… Ce qui a été annoncé m’inquiète et me révolte et j’espère que ton message sera lu et compris !

    • Merci pour ton gentil commentaire (qui m’a permis d’aller faire un tour sur ton blog et de rire un bon coup de tes journées de remplacement ;)). A priori, je viens de recevoir un mail des syndicats, le statut de ZIL perdure l’an prochain! Ils ont annulé le fameux « vivier unique de remplaçant » (ou en tout cas reporté à 2018)

  2. Bonjour,
    Merci pour cet article. Force est de constater que, l intérêt des élèves n’est pas ou plus une priorité pour nos employeurs, à quelque niveau que ce soit….
    Tout devient plus difficile, depuis quelques années.
    Personne ne se pose les bonnes questions à mon sens, pourquoi yba t il autant d absentéisme, et pourquoi le département est en pénurie d enseignants…. évidement de telles questions risqueraient de mettre en oeuvre une sacrée remise en questions, qui serait, certainement assez douloureuses ( enfin, Je vous rassure, ce n est pas mortel….)
    Nous sommes bassinés par la soi disant « bienveillance » que nous devons à nos élèves, chose avec laquelle je suis d accord.
    par contre, je vois peu de bienveillance à notre égard de la part de l institution.
    En somme , faites ce que je dis,mais pas ce que je fais…..
    C est telleme’t plus simple….
    Je ne crois pas que les choses vont s arranger….. aussi, je vous souhaite sincerement d’obtenir le poste dont vous rêvez.
    bref, je suis, moi aussi, assez révoltée depuis quelques temps, et je vous comprends.
    Sur ces bons mots, je vous souhaite une bonne fin de semaine, et une bonne fin de courte période ( ca se rattrapera en période 5 avec 12 semaines consecutives toutes à fait en adequation avec le rythme de l enfant)
    bonne nuit, demainl, il y a ecole ….

  3. Je trouve cela révoltant ! On parle souvent des avantages de votre métier mais clairement ce genre de « précarité » est intolérable et on en parle trop peu. J’ai partagé ton article, comme tu dis, on ne sait jamais… Bon courage à toi !

    • Merci! :)
      Oui, c’est vrai qu’on met très facilement en avant nos avantages, mais on oublie aussi très facilement tous les aléas qu’il y a derrière, et toutes les galères que cela engendre…

  4. Bonjour,

    Je suis ZIL depuis 8 ans dans l’Aude. Peux-tu donner un lien officiel pour justifier ce que tu avances?
    Pour ma part, ZIL = 20km en moyenne autour de l’école de rattachement. J’ai souvent fait plus … et même des directions et des longs congés !

    Je connais déjà le fait de ne pas savoir quand tu rentres le soir … Ni même si tu auras école le vendredi après-midi …

    Les ZIL et BD ne sont pas gérés par la même cellule.

    Quand j’ai débuté il n’y avait aucune distinction entre ZIL et BD. On donnait nos préférences à la secrétaire de circonscription. On était rattachés à une circo.

    A voir pour la suite …
    Ca pourrait ne pas changer grand chose à part il est vrai un peu plus de déplacements et des remplacements plus longs autorisés dès septembre (sans attendre qu’il n’y ait plus de ZIL dispos…)

    Bonne soirée,
    Marion

  5. Le lien était dans l’article 😉 : http://www.education.gouv.fr/cid107883/7-mesures-pour-ameliorer-le-remplacement.html#Mesure_3_Dans_le_1er_degre_des_viviers_de_remplacants_reconstitues

    En l’occurrence, dans le 93, la plupart des besoins sont concentrés dans le Nord du département, et je suis ZIL à l’autre bout… Du coup, si je passe brigade, il y a de très fortes chances que je sois envoyée assez souvent de l’autre côté… Et en région parisienne, parcourir 30 ou 40km relève vite du parcours du combattant malheureusement…

    Mais Bonne nouvelle, j’ai reçu un mail des syndicats hier, le DASEN a fait marche arrière sur la mesure pour l’instant. Donc pour la prochaine rentrée, pas de « vivier unique de remplaçants », c’est reporté à 2018 pour le moment…

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